samedi 24 février 2024
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De la cheffe d’escadron de réserve Isabelle à l’élève gendarme Alexia, quarante années de gendarmerie au féminin

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L’une a fait partie des premières femmes gendarmes, l’autre compte parmi les dernières en date à avoir rejoint l’arme. Portraits d’Isabelle et Alexia, qui symbolisent quarante années d’engagement au féminin.

En 1983, on pouvait aller danser en rollers à la Main Jaune à Paris, Lech Walesa recevait le Prix Nobel de la paix, Michael Jackson triomphait avec l’album Thriller, tandis que Louis de Funès et Hergé prenaient la tangente vers d’autres cieux. 1983 est aussi une date importante pour la gendarmerie. Cette année-là, elle est devenue mixte. Deux décrets, parus le 10 février, autorisaient la présence des femmes dans les corps des officiers et des sous-officiers de gendarmerie. Une petite révolution pour l’Institution.

Isabelle, quatrième génération de gendarme

« Avant 1983, les femmes ne pouvaient faire que des missions de soutien administratif, mais ça ne m’intéressait pas », se souvient Isabelle, qui a fait partie de ces pionnières. Arrière-petite-fille d’un gendarme à cheval, Jean Gustave, petite-fille d’un gendarme, Gérard, qui a notamment commandé la compagnie du Mans, et fille d’un gendarme, Jacques, qui a commandé la compagnie de Beaune, le groupement du Maine-et-Loire, puis la Région de Bretagne, Isabelle rêvait elle aussi d’une carrière en bleu. C’est donc à contre-cœur qu’elle commence des études de commerce, à HEC, après son baccalauréat en 1980. « Je n’étais pas du tout motivée. Lorsque le recrutement en gendarmerie s’est ouvert pour les femmes, je n’ai pas hésité une seconde. »

Le 10 octobre 1983, elle fait partie de la première compagnie d’élèves gendarmes entièrement féminine de l’école de Montluçon. « Dans cette promotion, nous sommes 154 sur 160 à avoir intégré la gendarmerie. Nous étions très motivées, avec une forte cohésion entre nous. On n’était pas là par hasard ! Mais il y avait alors pas mal d’interrogations et d’inquiétudes sur la présence des femmes, et des barrières à faire tomber. »

À sa sortie d’école, elle est affectée à la brigade territoriale de Tours, en Indre-et-Loire, avec une autre camarade, Josiane, fille d’un motocycliste décédé en service, qui est, elle, affectée en brigade motorisée. Isabelle découvre une forme de paternalisme, qui prévaudra pendant quelques années. « Avec le recul, je peux le comprendre, car la crainte principale des chefs était d’avoir à assurer notre protection, en plus de celle de la population. » Sans oublier quelques idées d’un autre temps, comme celle de ne pas laisser une femme seule avec un homme en patrouille. « Il fallait être trois, ce qui signifiait un tour de plus pour les hommes, rappelle Isabelle. Forcément, cela a pu générer des tensions. »

Après cette première expérience très formatrice, elle réussit l’OPJ (Officier de Police Judiciaire) et rejoint la brigade de Loches, toujours en Indre-et-Loire, où on la positionne sur un poste de chef secrétaire au départ à la retraite du titulaire. « Ce n’était pas ce que je voulais. J’ai donc répondu à un appel à volontaires pour être détachée à l’école de Montluçon, en qualité de cadre d’une compagnie d’élèves gendarmes. » Elle y rencontre Patrick, lui-même détaché comme cadre de la gendarmerie mobile, qui deviendra son mari et le père de ses enfants.

Tous deux se retrouvent à Orléans, dans le Loiret, Isabelle à la brigade, Patrick à l’Escadron de gendarmerie mobile (EGM), pendant cinq ans. Elle fera ensuite une demande pour servir à l’état-major de la Région Centre, à la section formation, puis à la gestion des ressources humaines des Gendarmes adjoints volontaires (GAV). « Cela allait à l’encontre de mon choix initial de servir sur le terrain, et donnait raison à ceux qui voulaient cantonner les femmes à des missions de soutien, mais je dois reconnaître que cela a été indéniablement compensé par une tranquillité personnelle, puisque nous avions alors trois jeunes enfants. » Isabelle, qui ne s’était pas vu confier de poste de commandement au grade de chef, se privait aussi de cette opportunité aux deux grades suivants d’adjudant et d’adjudant-chef. « Des hommes commandés par une femme, c’était encore difficile à concevoir, note-t-elle. C’était une autre barrière à faire tomber. »

Premier commandement à Fougères

Après cinq années à la tête de la section formation de la Région Bretagne, avec notamment l’encadrement, à Rochefort, du stage de Brevet supérieur de spécialiste (BSS) des CSTAGN (Corps de Soutien Technique et Administratif de la Gendarmerie Nationale) et d’un Stage national de formation à l’encadrement opérationnel (SNFEO) des futurs adjudants, elle prend enfin son premier commandement, en 2011, celui de la Communauté de brigades (CoB) de Fougères. « Mon père était inquiet, mais ça s’est très bien passé. Bien sûr, c’était une profonde remise en question, après 15 ans en état-major, mais ces quatre années, suivies des six en qualité d’adjoint et de commandant en second à la compagnie de Saint-Brieuc, ont été les dix plus belles de ma carrière. J’étais là où je voulais être, sur le terrain, au cœur des différents dispositifs. Je marchais sur les pas de mon père. » Sous son commandement, la CoB de Fougères a parfois compté jusqu’à 50 % de personnels féminins. « Je me souviens d’un maire qui, en clin d’œil, m’avait fait remarquer que je ne respectais pas la parité… puisque j’étais en intervention avec deux autres femmes ! »

Au sein de l’unité, Isabelle organise aussi régulièrement des séances de MSAA (Maîtrise Sans Arme de l’Adversaire), encadrées par un Moniteur d’intervention professionnelle (MIP) du Peloton de surveillance et d’intervention de gendarmerie (PSIG) de Vitré. « Elles permettaient de gagner en confiance en soi, d’acquérir des techniques simples, parfois peu académiques, mais faciles à assimiler, tout en favorisant la cohésion des personnels, souligne Isabelle. Les techniques d’intervention étaient enseignées en école, bien sûr, mais entretenues uniquement en gendarmerie mobile. On doutait à l’époque de la capacité d’une femme à gérer une bagarre ou la violence d’un individu alcoolisé, même si j’ai pu constater que ces individus calmaient plutôt leurs ardeurs face à une femme. Mais cela a changé aujourd’hui, du fait de la consommation de produits alcoolisés plus forts ou de produits stupéfiants. »

Le goût de la transmission

Tout au long de son parcours, Isabelle a ainsi vu évoluer la gendarmerie, notamment la place des femmes. « On nous a donné la chance de faire ce métier, sans aucune différence entre hommes et femmes, au même niveau de rémunération. La différence se fait uniquement selon la personnalité, le mérite, les choix de carrière. La force de la gendarmerie a toujours été de savoir s’adapter, et elle a réussi cette adaptation-là. Aujourd’hui, l’intégration des femmes n’est plus un sujet. La gendarmerie est constituée d’hommes et de femmes qui œuvrent ensemble pour la population. Par exemple, le Groupement de gendarmerie départementale (GGD) des Côtes-d’Armor compte une femme plongeur, une femme TIC (Technicien en Identification Criminelle), une femme maître de chien… Et sur tout le territoire, les exemples sont légion. »

Les femmes ont aussi contribué, parfois de manière très active, à transformer la gendarmerie. « Cela a profité à tous, avec des améliorations des conditions de cantonnement, des tenues des femmes, mais aussi des hommes, estime Isabelle. Sur ces aspects très pratiques aussi, la gendarmerie a dû s’adapter, et je trouve qu’elle l’a fait rapidement. Au début de ma carrière, étant grande, je n’achetais que des vêtements homme. La tenue de service courant était composée de la vareuse et du baudrier. L’hiver, nous avions le trois-quarts. L’été, nous étions en chemisette, pantalon droit ou jupe, et donc chaussures basses ou trotteurs, des tenues inadaptées aux missions tout-terrain. »

Au moment de quitter le service actif, le commandant du GGD des Côtes-d’Armor lui propose d’encadrer les cadets. « Je ne voulais pas spécialement devenir réserviste, mais cette mission m’a tout de suite plu. C’est formidable ! Ce sont des jeunes motivés, qui ont envie de servir, d’être utiles. On sent qu’ils sont demandeurs de ce partage d’expérience, pour conforter leur choix. J’ai beaucoup de plaisir à les accompagner dans la concrétisation de leur projet de carrière. Je leur dis que c’est un bel engagement, et que c’est un choix qui offre plein de possibilités, plusieurs métiers, des missions très différentes. On peut avoir plusieurs vies dans une vie de gendarme, et c’est quelque chose qui parle aux jeunes d’aujourd’hui. » Un goût pour la transmission qui a aussi porté ses fruits en famille, puisque son fils aîné, Alexandre, est entré en gendarmerie en 2014, et est aujourd’hui affecté à l’antenne GIGN d’Orange, perpétuant ainsi la tradition sur une cinquième génération.

Alexia, nouvelle génération de gendarme

Quarante ans après Isabelle, Alexia est sortie de l’École de gendarmerie (E.G.) de Tulle au début du mois de février de cette année. Pour cette jeune femme décidée, embrasser une carrière militaire était de toute façon une priorité. Alors lycéenne, elle suit une Préparation militaire Marine (PMM), un week-end sur deux et pendant les vacances scolaires, puis devient réserviste de la Marine nationale, en qualité de guetteur sémaphorique, aiguilleur des mers en quelque sorte. Bac littéraire en poche, elle passe un Masters STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives). « Mais professeur d’EPS, ça a toujours été le plan B, assure-t-elle. Le plan A, c’était de devenir militaire. J’ai toujours été attirée par la militarité, la rigueur, la camaraderie, le dépassement de soi. » Toujours parallèlement à ses études, sur proposition de la Marine nationale, elle devient instructeur PMM, en qualité de réserviste, au centre Roland-Morillot, à Mourmelon-le-Grand, dans la Marne.

Mais à l’heure du choix, Alexia va finalement opter pour les gendarmes plutôt que pour les marins. « Il n’y avait pas assez de polyvalence pour moi dans la Marine, beaucoup moins qu’en gendarmerie en tout cas. Et j’ai choisi la gendarmerie mobile sans hésiter. »

À sa sortie de l’E.G. de Tulle, elle est affectée au peloton VBRG 2 (Véhicule Blindé à Roues de la Gendarmerie) de l’Escadron de gendarmerie mobile (EGM) 17/1 de Satory. « Je n’ai qu’un mois d’expérience, mais j’ai déjà appris beaucoup de choses. Dès le lendemain de mon arrivée, nous avons été engagés sur une opération de maintien de l’ordre. J’étais tout de suite dans le bain ! Puis, nous sommes partis à Dunkerque pour une mission de sécurisation du carnaval. Et depuis dix jours, nous sommes à Briançon pour une opération dans le cadre de la Lutte contre l’immigration clandestine (LIC). » Alexia voulait de la polyvalence dans l’action, elle a été servie d’entrée !

Les sous-officiers féminins ont commencé à intégrer la « mobile » (où servaient déjà des femmes officiers) à partir de 2016. Aujourd’hui, les femmes militaires, tous corps confondus, constituent 8 % de ses effectifs. « Nous sommes quatre femmes à l’escadron. C’est vrai que c’est un monde assez masculin, mais nous avons été parfaitement intégrées et accueillies. Je peux même dire que cela a été l’exact opposé des préjugés qu’on peut craindre. »

De la cheffe d’escadron de réserve Isabelle, engagée au sein de la gendarmerie depuis plus de quarante ans, à Alexia, gendarme mobile depuis moins de quarante jours, se tisse donc le fil d’une histoire riche en parcours, en accomplissements personnels et professionnels, celle d’une gendarmerie au féminin qui ne cesse d’évoluer.

Source: gendinfo.fr