À moins de 60 kilomètres à vol d’oiseau du littoral britannique, la compagnie de Calais est, comme l’ensemble de ses homologues bordant la Manche, en première ligne face à la problématique migratoire entre la France et l’Angleterre. Si les migrants cherchent par tous moyens à se rendre sur le territoire anglais, le phénomène des traversées par la mer est le plus difficile à contenir pour les militaires de la compagnie de Calais, avec plus de 45 kilomètres de littoral à contrôler.

Réputée pour ses sites naturels exceptionnels, la sublime côte d’Opale, relevant de la compétence de la compagnie de gendarmerie départementale de Calais, constitue l’un des plus grands enjeux missionnels locaux. La problématique migratoire entre la France et l’Angleterre, principalement par voie maritime, représente en effet la moitié de l’activité de la compagnie et nécessite un dispositif adapté, aussi bien pour contenir le phénomène que pour secourir les migrants qui risquent leur vie pour rejoindre les terres anglaises.

Focus sur le phénomène migratoire calaisien

Il y a quelques années, les migrants tentaient de rejoindre l’Angleterre principalement en s’introduisant dans des camions qui empruntaient le tunnel sous la Manche. La sécurité aux abords de l’entrée du tunnel ayant été drastiquement renforcée, ce mode d’action a fortement diminué. Le chef d’escadron Niellen, commandant par intérim la compagnie de gendarmerie départementale de Calais, précise d’ailleurs que « traverser la Manche à pied via le tunnel est impossible. Des radars sont installés le long du tunnel pour détecter toute intrusion, et au-delà de ce dispositif, la largeur du tunnel rend toute traversée impossible. Entre le train et les parois, il n’y a que 70 centimètres. Avec la vitesse et le souffle provoqué par le passage d’un train, il n’est pas possible d’en sortir vivant. »
La problématique de la traversée par la voie ferroviaire persiste mais demeure sans commune mesure avec la traversée maritime, désormais largement privilégiée, bien que très dangereuse.

La traversée de la Manche par bateau gonflable à moteur est le mode classique proposé par les passeurs. Plus rentable que le trafic de stupéfiants, cette criminalité organisée est pourtant plus difficile à matérialiser car ses éléments constitutifs pris un à un n’ont rien d’illégal. Acheter un bateau et un moteur coûte environ 10 000 euros et ne revêt aucun caractère répréhensible. L’aspect criminel intervient dès lors que l’offre de transport de personnes illégalement présentes sur le territoire vers l’Angleterre devient un commerce illicite. Une traversée coûte entre 1 500 et 3 000 euros par migrant candidat à la traversée selon le type de bateau, sa place dans le bateau et l’immédiateté ou non de la traversée. Sauf cas particuliers (vols de navire, location, etc.), les embarcations de type pneumatiques noirs ne sont pas homologuées. Si on peut estimer qu’elles pourraient accueillir une vingtaine de personnes en termes de place, ce sont des embarcations de mauvaise qualité qui ne présentent aucune garantie ni en termes de conception, de fabrication ou de matériaux utilisés. Elles sont dangereuses par nature, qui plus est en raison de la surcharge et des conditions de navigation (état et température de la mer, trafic maritime très dense notamment). S’il arrive que des migrants, non porteurs de gilets de sauvetage, soient jetés par-dessus bord pour « alléger » le bateau, les causes de décès sont souvent liées aux conditions à l’intérieur de l’embarcation elle-même. Les personnes se trouvant au milieu du plancher souple du bateau sont exposées à un risque d’étouffement, voire de noyade lorsque l’embarcation prend l’eau au chargement, que des mouvements désordonnés de personnes ont lieu à bord ou parce qu’elle se dégonfle. Il existe également des risques de violences à bord, ou encore de brûlures de la peau causées par le mélange eau de mer/carburant/urine. La population migrante faisant appel aux passeurs pour traverser la Manche est composée aussi bien d’hommes que de femmes et d’enfants.

La Gendarmerie nationale, à travers sa mission de Lutte contre l’immigration irrégulière et clandestine (LIIC), tente de contenir ce phénomène, en coordination avec les autorités anglaises, pour des raisons de gestion migratoire, mais avant tout pour protéger cette population vulnérable que représentent les candidats à la traversée. « Un décès lors d’une traversée dont nous n’avons pas réussi à empêcher le départ, c’est un échec mission », selon le chef d’escadron Niellen.
Actuellement, sur le ressort de la compagnie de Calais, 700 migrants sont présents en permanence, attendant un départ pour l’Angleterre. Leur départ est conditionné aux conditions météorologiques et aux directives des passeurs. « Si le froid et la pluie ne sont pas des conditions insurmontables, dès lors que les vagues dépassent 80 centimètres de hauteur, ou que le vent souffle trop fort, les traversées sont impossibles », explique le chef d’escadron Niellen. Les migrants demeurent alors « en attente » sur le ressort de la compagnie et préparent leur future traversée.

Un dispositif d’ampleur déployé au sein de la compagnie de Calais

La mission LIIC de la Gendarmerie nationale découle de la signature du traité de Sandhurst, le 18 janvier 2018, lors du 35e sommet franco-britannique. Ce dernier organise la coopération entre la France et le Royaume-Uni en matière de lutte contre l’immigration clandestine et assure le soutien financier du Royaume-Uni à l’action de la France au travers des « Fonds Sandhurst ». Ces fonds permettent, notamment, à la Gendarmerie nationale d’obtenir des moyens humains et matériels supplémentaires pour dimensionner sa réponse face au phénomène migratoire.
Le dispositif sur la compagnie de Calais est armé par 180 militaires. Il s’articule autour d’un Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) dédié à la mission LIIC, de l’opération « Poséidon », composée de patrouilles de réservistes 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, ainsi qu’en permanence deux pelotons de gendarmerie mobile, dont un peloton d’intervention. Dans le cadre de cette mission, les militaires travaillent en étroite collaboration avec l’Office de lutte contre le trafic illicite de migrants (OLTIM). Cet office dépend de la Police aux frontières (PAF). Les militaires et les policiers échangent en matière de renseignement, et là où la gendarmerie s’occupe davantage de l’opérationnel dans ce secteur et de procédures ponctuelles liées à la LIIC via sa brigade, l’OLTIM et la brigade de recherches de Calais s’attellent à renseigner, démanteler les réseaux et judiciariser.

D’un point de vue matériel, les fonds Sandhurst permettent à la Gendarmerie nationale de se doter de véhicules tout terrain adaptés aux dunes et à la plage, tels que des Polaris, des Ford Raptor ou encore des Land Cruiser Masstech renforcés par des grilles pour faire face aux galets utilisés comme projectiles par des individus hostiles. En plus des véhicules, la compagnie dispose de différents drones et de nombreux télépilotes devenus indispensables à la sécurité des militaires et à la réussite de la mission.

Un PSIG entièrement dédié à la LIIC

À la suite de la fusion de deux compagnies en une, la compagnie de Calais a pour particularité d’avoir deux PSIG en son sein. Celui de Marck a vocation, depuis 2020, à intervenir uniquement dans le cadre de la LIIC, pour faire face à l’ampleur du phénomène des traversées de migrants vers l’Angleterre. Il a reçu pour mission de contrôler la zone en interdisant toute traversée de migrants depuis le territoire français vers l’Angleterre, en appréhendant certains Étrangers en situation irrégulière (ESI) pour les placer en contrôle de vérification de droit au séjour et en interpellant les passeurs. Dans le cadre des traversées par bateau, la mission des gendarmes consiste à neutraliser le bateau pour empêcher tout départ en mer.
Pour ce faire, les militaires du PSIG de Marck occupent la fonction de direction opérationnelle de jour comme de nuit. Ils contrôlent et coordonnent les patrouilles déployées sur le terrain. Ils conçoivent également des dispositifs tactiques en fonction des modes d’action de l’adversaire.
Auparavant, les migrants arrivaient sur le ressort de la compagnie de Calais le jour même de la traversée. Désormais, ils arrivent un ou deux jours avant, s’organisent, s’installent provisoirement dans les zones boisées en attendant que la météo soit favorable pour la traversée en bateau. Si les militaires parviennent à empêcher un départ, les passeurs commandent un nouveau bateau et laissent les migrants sur place en attendant la prochaine traversée. « L’installation irrégulière dans la forêt a posé des difficultés, notamment au cours de l’été 2025, explique le major Maxence, commandant le PSIG de Marck. Ils ont déclenché quatre incendies et plusieurs hectares ont été réduits en cendres par propagation à cause de la sécheresse. »
Les modes opératoires proposés par les passeurs sont actuellement de deux types : le « taxi boat » et le « small boat ». Le « taxi boat » consiste en une mise à l’eau du bateau, plusieurs kilomètres en amont, avec à son bord uniquement des passeurs, qui viennent récupérer les migrants à quelques mètres du rivage. Les militaires n’ayant pas le droit d’intervenir dès lors que les migrants sont dans la mer, il est difficile pour eux d’empêcher la traversée. Ils restent cependant vigilants, car il est de leur devoir de porter secours à toute personne tombée à l’eau s’ils en ont connaissance. La technique du « small boat », quant à elle, consiste à faire livrer un bateau directement aux migrants, qui, en rusant pour éviter les forces de l’ordre, le mettront eux-mêmes à l’eau pour entamer la traversée. Ce mode d’action est moins discret et l’empreinte sur le territoire de la compagnie plus longue, facilitant l’action des forces de l’ordre qui parviennent ainsi à empêcher 70 % des traversées.

Les militaires du PSIG de Marck, dont l’action se consacre à la lutte contre l’immigration irrégulière, connaissent parfaitement leur territoire et les modes d’action adverses. Dotée de télépilotes de drones et de militaires disposant d’un bon sens tactique, l’unité obtient des résultats. Au cours de l’année 2024, 128 bateaux ont notamment été neutralisés avant leur mise à l’eau.

Source: gendinfo.fr